
La maison d’édition tamgas est née en 2026. Fondée par Pierre GORNY, elle est consacrée à l’édition de recueils de poésie contemporaine, de nouvelles et d’essais poétiques en lien avec les arts graphiques. Les tamgas sont des signes géométriques inventés, des signes d’identité et de propriété, des emblèmes, associés à un individu, une famille, un clan, des sceaux, des marques sur l’avers ou le revers des pièces de monnaies tribales, des marques que portaient sur leurs armes, leurs ceintures, leur bétail, leurs chevaux et leurs bijoux, les membres des tribus nomades des steppes (Les Scythes, les Sarmates, les Avars, les Slaves, les khans des hordes mongoles (1236-1502). Le tamga est un signe d’expression et de signification écrit par un individu. Il représente à nos yeux les prémices de l’écriture poétique à partir d’un objet dessiné. Le trait, l'assemblage de plusieurs traits, la lettre, le mot, les dessins, les motifs picturaux, les objets graphiques représentent un ensemble de tamgas, un ensemble de signes universels expressifs inventés, une écriture graphique plus ou moins complexe, pour que les individus puissent se reconnaître et se comprendre (fonction de langage écrit et fonction esthétique réunies). Poètes, vos papiers ! lançait Léo Ferré, il est ainsi question des signes de reconnaissance propre à un individu, de contenu écrit de sa main; il s’agit, en somme, de sa signature, de la synthèse d’une pensée résultant d’une intelligence naturelle.
Par extension, les textes poétiques sont des métatamgas que l’on peut attribuer à un auteur, à une voix, et ils sont destinés à être lus et entendus. Cela nécessite, et c’est essentiel, de l’attention sur deux niveaux d’écoute : lecture intérieure et lecture à haute voix, dans les deux dimensions acroamatique et acousmatique contenues dans ce qu’on nomme la poésie à lire.
Dans ce monde, en 2026, noyé dans les fuites des cerveaux des dirigeants, ces responsables multirécidivistes de la décadence ; dans ce monde simultanément mou et brutal, ultra divisé où l’incompréhension, la corruption des marchés et des Hommes, l’avidité, la prédation, la manipulation des opinions et la violence quotidienne créent des fissures irrémédiables entre les peuples ; un monde où l’écoute semble pulvérisée par l’agressivité ambiante ; où les réseaux débordent de bruits et de désinformation polluante qui nous égarent dans les ornières du remplissage médiatique stérile ; il m’a semblé nécessaire de préserver l’importance de l’écrit poétique comme étant un piton rocheux des relations humaines, un lien de reconnaissance universel, un retour à l’essentiel au plus profond et au plus proche de l’humain et de cette Nature à laquelle nous appartenons : au-delà des discours tout faits, des redites matraquées sur les écrans de la propagande de tous bords ; là où la poésie peut encore dire des choses essentielles et vraies dont personne ne peut pas se passer. Car la poésie est large, elle rassemble, elle est attachée aux fondements des universaux de l’humanité. La poésie traverse les thématiques essentielles du monde comme Le paysage de Jean Tardieu (Au temps des dieux étouffés 1940-1944) ainsi que le Liberté, j’écris ton nom de Paul Eluard (1942), ces textes ont gardé toute leur force, et en 2026, ils portent encore en eux une gifle contre tout régime autoritaire. La poésie est aussi une arme qu’il convient d’user et d’abuser. Là où certains ont besoin d’écrans vides du remplissage de temps de cerveaux disponibles ; la poésie est, au contraire, gonflée de sens dans la matière même des mots agencés selon une économie de moyen réduite à la surface d’une feuille de papier et d’un étalement de signes, de tamgas. La poésie est un essor anti-Fahrenheit 451, un sentier d’aujourd’hui fait de ronces, de fleurs, de soif et de rivières.
Bien que l’idée m’en est venue il y a une quinzaine d’année, l’aboutissement de ce projet d’édition est intrinsèquement lié à mes années dédiées à créer des ponts entre l’écrit et le graphique, réalisant ainsi une synthèse homogène entre mes textes constituant au fil des années des recueils associés à mes photographies, mes collages et mes peintures-dessins ; soit autant d’années à avancer à tâtons, en essayant de suivre ma boussole intérieure, à travailler pour aboutir à ce que je recherchais.
J’avançais en suivant mes intuitions, dans un parcours continu dans le discontinu. Au fil du temps, (comme le film du même nom de Wim Wenders), j’ai suivi d’une année sur l’autre, des directions de travail cherchant à concilier mes idées de musicien, de compositeur, d’auteur, de photographe et de plasticien. Mon parcours est avant tout celui d’un parcours hors-pistes mêlé de recherches et d’essais que je remettais souvent en cause, que je laissais mûrir, alimenté par les doutes et les accidents, par les tentatives pour amalgamer les trouvailles issues des différentes directions d’écriture. Ces périodes jalonnées de réécritures, de remises en question, ont toujours été menées avec l’envie de défricher toutes sortes d’idées concernant le fond et la forme, balayant des thématiques différentes, les recherches sur le vocabulaire, la ponctuation blanche, la taille et la spatialisation des lettres et des mots, le collage, le cut-off, le caviardage, ; tout en avançant constamment dans un état d’esprit ouvert, sans cloison, ou tout communique dans le rapport entre les sons, les mots et des images, où tout est lié à un questionnement approfondi par les lectures, les musiques, le cinéma, l’écoute de la radio, sur des sujets relatifs à la condition humaine. J’imagine en parcourant l’écriture, j’écris en parcourant l’imaginaire, sur ce territoire, qu’il soit acoustique ou visuel, j’attrape ces éléments qui entrent profondément en résonance avec l’Homme et l’universel, à la façon d'un écho intérieur dans une caisse de résonance.
Bien qu’ayant commencé à écrire vers l’âge de quatorze ans des textes adaptés au format court de la chanson, textes liés à mon apprentissage de la guitare, mon travail d’écriture a évolué au fil des années comme une nouvelle branche qui pousse, vers une écriture indépendante, destinée à être lue, plus développée en profondeur. Une branche qui a grandi à la lecture d’auteurs essentiels tels que Tadeusz Rosewicz, José Angel Valente, Georg Trakl, Wielawa Szymborska, Gheracim Luca, Joseph Brodsky, Andrzej Stasiuk, Jean Tardieu, Jean-Pierre Duprey, Henri Michaux, Paul Eluard, Robert Desnos, André Breton, Apollinaire l’acousmate, Bernard Noël, Jean Metellus, Fernando Pessoa, Marie-Claire Bancquart, Giuseppe Ungaretti, Lionel Ray, Alain Veinstein, Edmond Jabès, Georges Perec, Denis Roche, Matthieu Messagier, Guy Viarre, Michel Vachey, Yves di Manno, Samuel Beckett, Michel Bulteau, André du Bouchet, André-Pierre De Mandiargues, Joyce Mansour, Alice Rahon, Greta Knutson, Benjamin Péret, Henri Pichette, Eugène Savitzkaya, Henri Chopin, Bernard Heidsieck, Adam Mickiewicz, Jerzy Ficowski, Ossip Mandelstam, Anna Akhmatova, Bronka Nowicka, Artur Lundkvist, Miron Bialoszewski et bien d’autres. Ce travail d’écriture a pris des directions bien différentes suivant les périodes et selon les projets liés ou non à la musique. Peu à peu des portes se sont ouvertes sur le papier et, d’ébauches en brouillons, l’écriture s’est affirmée en relation avec des thèmes qui touchent l’Homme et la nature, la co-naissance de soi et de la Terre, le vivant, la disparition, l’effacement partiel (la mémoire des hommes et celle des arts), la démocratie, la liberté, la liberté d’être Soi, la fraternité, l’égalité, la condition sociale, la migration, les racines, la condition humaine dans toutes ces folies et ces basculements de l’Histoire.
Fils d’une mère professeur de français et d’un père ouvrier du textile nés en France, issus de deux familles exilées de Pologne au début des années vingt, j’ai souvent entendu cette citation de Boileau: « Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage, Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ». Cet adage illustrait autant le monde du travail ouvrier de l’après-guerre, qu’il désignait aussi l’ensemble des efforts à fournir, par chaque descendant de migrants, pour s’approprier une langue, un métier, et trouver sa place dans ce nouveau monde. Il faut comprendre que cette trajectoire pour devenir et être sous-entend deux cultures coexistant à la maison, deux langues, deux histoires, (dont l’une, celle issue de l’exil restera partielle, grêlée de trous de mémoire et d’absence), qui se mêlent au quotidien, obligeant à une co-naissance de fait pour effectuer le chemin de ce qui s’appelle devenir français. J’ai tenté de suivre cet adage qui est pour moi la voix des parents et celle des anciens, amalgamées dans cette concrétion de mémoire qui reste vivante dans mes souvenirs, car ils ont tous disparu.
La Pologne, si proche et si lointaine comme un pays perdu, a toujours suscité des questions restées en partie sans réponse, concernant le parcours des membres des familles paternelle et maternelle. Lointaine également pendant des décennies, sur le plan de l’histoire littéraire et de l’histoire politique du pays rendue compliquée par les ingérences et les dérives nazies et soviétiques depuis 1939. Lointaine également concernant sa culture, dont de grands pans ont sombré lors des deux conflits mondiaux ; ou bien sont restés inaccessibles à cause du rideau de fer de l’après 1945 et ce jusqu’en 1992 après la reprise en main du pays par le monde ouvrier (Solidarnosc, 1981, Chantiers navals de Gdansk), la tombée du mur de Berlin en 1989 et la perestroïka en 1991 signant la fin du bloc des dictatures communistes des pays de l’Est et ouvrant un nouveau chapitre vers l’indépendance des États. En 1981 j’avais quatorze ans et en décembre 1989, au moment où le mur de Berlin tombe, je suis incorporé pour douze mois aux FFA, les forces d’occupation Française de l’Allemagne de l’ouest.
Entre 1992 et 2012 j’ai publié quelques poèmes, nouvelles, et chansons, dont certains textes ont fait l'objet de lectures publiques et radiophoniques, continuant à écrire sans jamais cesser pendant toutes ces années, tout en consacrant du temps et du soutien à la fin de vie de mes parents entre 2013 et 2025.
En 2026 je publie KHTHÔN-CHUCHOTEMENTS un recueil de poésies issues des expériences de pleine nature en montagne où l’on marche sur les hauts plateaux pendant dix jours sans autre ravitaillement que celui porté dans le sac, sans croiser de village, ni de routes ; où l’on dort sous la tente, ou à la belle étoile, ou dans des cabanes rustiques ouvertes à tous, y compris aux lérots. KHTHÔN-CHUCHOTEMENTS est un voyage initiatique sur un territoire où les traces des pas sont les tamgas du marcheur, incrustés dans la terre.
KHTHÔN-CHUCHOTEMENTS est suivi de AIRURE d’AJA, texte écrit sur un fond de pensées occupé par cette présence-absence des disparus, mon père et ma mère. Ainsi, je est plusieurs. AIRURE d’AJA est également un parcours initiatique incrusté du long silence des ancêtres lointains et de leurs traces restées en nous (ce qu’il en reste, ces microfossiles intérieurs) ; de cette coexistence en partie inconnue mais partagée, un certain héritage intérieur, qui nous a construit au plus profond, depuis la naissance. AIRURE d’AJA réunit un ensemble de textes liés à l’aporie de l’existence, à la fois, attachée à la question du souvenir, aux fragments partiels, à demi effacés ; et à cette présence inaltérable en nous de ces hommes et de ces femmes qui nous ont accompagnés dans notre vie et qu’on aurait encore aimé avoir à côté de soi pour entendre la musique de leur voix et de leurs chants, revoir leur sourire éclairer leur visage et les entendre raconter les choses du passé, pour les connaître encore davantage. Un Homme qui s’en va, c’est une mémoire perdue.
D’autres recueils sont à paraître dans les prochains mois.
Pierre GORNY – 2026
